La Dame Blanche de l'Hôtel Lallemant
Il y a des rues où le passé refuse de partir. La rue de l'Hôtel Lallemant, à Bourges, est de celles-là.
J'y suis retourné trois fois. La première, c'était un mardi après-midi de novembre, sous une pluie fine qui rendait les pavés de la rue de l'Hôtel Lallemant glissants comme du verre. La deuxième, un jeudi soir, juste avant la tombée de la nuit. La troisième fois, je suis resté jusqu'à minuit passé. Seul. Sans appareil photo, sans enregistreur. Juste mon carnet et une lampe torche.
Je ne cherchais pas le frisson. Je cherchais à comprendre pourquoi cette rue, coincée entre les façades Renaissance du vieux Bourges, refuse d'oublier une silhouette blanche apparue il y a près de deux siècles.
La rue de l'Hôtel Lallemant, gravure du XIXe siècle. Cette pente abrupte n'a pas changé.
Le témoignage de Madame Favier
Tout a commencé par une conversation banale aux Archives départementales du Cher. Une archiviste me glisse, entre deux liasses de registres paroissiaux : "Si vous cherchez des histoires du vieux Bourges, allez voir Madame Favier. Sa grand-mère tenait boutique rue de l'Hôtel Lallemant dans les années vingt."
Trois jours plus tard, je suis assis dans un petit salon encombré, un café à la main. Madame Favier a 82 ans. Elle hésite avant de parler. Puis elle me raconte.
"Ma grand-mère, Léonie, était couturière. Elle rentrait tard, un soir de janvier 1923. En passant devant le porche de l'Hôtel, elle a vu une femme en blanc. Immobile. Les cheveux longs, le visage très pâle. Elle l'a regardée pendant plusieurs secondes. La femme aussi. Puis elle a... disparu. Pas partie, hein. Disparu."
Madame Favier me regarde, gênée. Elle ajoute que sa grand-mère ne voulait jamais en reparler. Que d'autres dans le quartier avaient vu la même chose, mais qu'on n'en parlait pas. Ça faisait fuir les clients.
Ce que j'ai trouvé dans les archives
Je suis retourné aux archives. Cette fois, direction les registres de décès et les vieux journaux. Il me faut deux semaines pour tomber sur une date : avril 1847. Une femme, Marguerite Roux, 34 ans, couturière, décède dans une chambre louée au premier étage de l'Hôtel Lallemant. Cause du décès : fièvre maligne. Aucune famille mentionnée. Enterrée au cimetière des Capucins, sans pierre tombale.
Je ne peux rien affirmer. Mais une couturière morte seule, oubliée, dans cette rue... Le parallèle est troublant.
Puis, en février 1924, un entrefilet minuscule dans Le Journal du Cher :
"Plusieurs habitants de la rue de l'Hôtel Lallemant se plaignent de troubles nocturnes inexpliqués. Les autorités municipales ont été saisies mais n'ont constaté aucun désordre."
Troubles nocturnes. Un an après le témoignage de Léonie. Puis plus rien. L'affaire est classée.
Ma nuit de veille
J'y suis donc retourné. Un samedi soir de décembre. La rue est vide, la pente abrupte descend vers la cathédrale. Le porche de l'Hôtel Lallemant est fermé, évidemment. Mais les pierres sont là, sculptées, silencieuses. Les fenêtres du premier étage sont noires.
Je reste vingt minutes. Puis une heure. Rien ne se passe. Le froid me mord les doigts. Un chat traverse la rue sans un regard pour moi.
En repartant, je pense à Marguerite Roux. À cette femme transportée vers un cimetière sans fleurs, sans cortège. À son nom effacé du registre paroissial comme on efface une erreur. Et je me demande si une mémoire peut rester attachée à un lieu simplement parce qu'elle n'a jamais été écoutée.
Je ne sais pas si la Dame Blanche existe. Mais je sais qu'une femme est morte ici, seule, et que personne ne se souvient d'elle. Sauf cette rue. Sauf ces pierres.
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